Premières lignes #190

Bonjour les bookineurs !

Dernier jour de la semaine avant de pouvoir souffler un peu pendant deux jours et de bouquiner un peu plus que durant la semaine.

Ma #VendrediLecture de cette semaine est Anapika de Marc Torres (Librinova).

Bon vendredi et bon week-end à tous !

1.
Quais de Marseille, terminal Sud – 28 avril


— Mes respects, mon lieutenant. Sergent Kerrenaz, à vos ordres !

Le lieutenant : cheveux clairs, yeux clairs aussi, visage quasiment imberbe, vingt-deux ou vingt-trois ans maximum. Plutôt du mal à remplir sa chemise, avec sa carrure fluette.

Le sergent : encore plus jeune que son supérieur, mais plus massif et plus grand que la moyenne. Une allure de paysan solide déguisé en soldat.

— Rompez, sergent, rompez. Il y a longtemps que vous êtes là ?
— Une heure, mon lieutenant. On a dormi à la caserne, c’est à deux pas d’ici.

Le lieutenant Antonin Fage prit un air concentré. Qu’était-il censé dire, maintenant ? C’était la première fois qu’il exerçait un commandement. Un vrai, pas un exercice comme ils en faisaient à l’école des officiers. Il savait que les premières heures étaient les plus importantes, celles où ses hommes allaient se faire leur opinion sur lui, et ne plus la lâcher facilement.

Kerrenaz attendait la suite avec autant de gêne que lui. Pour lui aussi, c’était la première mission.

— Allons voir les hommes, proposa Fage.

Bonne idée, ça. On bougeait et on n’avait pas besoin de parler.

La lumière du soleil encore bas scintillait sur les eaux du port, envoyant des reflets fugaces contre les façades décrépies des vieux docks. Beaucoup de navires dormaient encore, goélettes fringantes, vapeurs aux coques écaillées, chalutiers chargés de casiers et de filets tout rapiécés. De l’autre côté de la darse, la silhouette d’un transatlantique écrasait le port de sa présence dédaigneuse.

L’escouade attendait le long d’un mur de soutènement couvert de lichens orangés. Une quarantaine d’hommes, assis au milieu des cordages et des flotteurs alourdis d’algues sèches. En apercevant le lieutenant, ils se levèrent en hâte pour former la ligne réglementaire.

— Garde-à-vous ! intima Kerrenaz d’une voix un peu trop perchée.

Fage se racla la gorge pour se donner une contenance. Les mains derrière le dos, il attendit qu’ils aient tous trouvé leur place – ajusté le képi, remis le fusil sur l’épaule, attaché le dernier bouton de la vareuse – pour les passer en revue.

Des gosses !

Quarante ou cinquante clones d’une copie conforme : les mêmes traits poupins, le même menton lisse, les mêmes yeux perdus qui tentaient désespérément – pitoyablement ? – de paraître féroces. N’eut été leur bel uniforme, on les aurait pris pour des écoliers. À Paris, le général Durrieux ne l’avait pas prévenu que sa compagnie serait encore plus jeune que lui.

— Repos !

Les torses des gosses déguisés en soldat se dégonflèrent.

— Combien d’hommes, sergent ?
— Quarante-huit, mon lieutenant. Avec moi.
— Le général Durrieux m’avait parlé de deux sections. Où est la deuxième ?
— Je l’ignore, mon lieutenant. Je n’étais pas au courant qu’il devait y en avoir une deuxième.
— Laissez tomber le « mon lieutenant » à tout bout de champ, Kerrenaz ! Sinon on ne va jamais s’en sortir !

Kerrenaz inclina la tête avec un sourire forcé, tandis que Fage se retournait vers les hommes.

— Rompez ! Vous pouvez vous mettre à l’aise, le temps qu’on embarque !

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