[Des plumes et moi] Entretien avec Julien Noël

  • Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Photo Julien NoëlJe m’appelle Julien, je suis Belge et j’ai vingt-sept ans. À mon grand désespoir, je suis un millennial on ne peut plus typique : j’ai un diplôme universitaire dont je ne fais rien, je vis en colocation avec une bande d’autres adulescents, je travaille dans un bar à jeux de société, porte régulièrement la moustache et me pose sans doute bien trop souvent en écologiste prosélyte. Mais nul n’est parfait, n’est-ce pas ?

  • Que représente l’écriture pour vous ?

Je ne suis pas de ceux qui voient l’écriture comme une fonction vitale à leur existence, qui écriraient coûte que coûte, même pour eux seuls, même en secret. Je pense au contraire que, s’il n’y avait un public, je n’écrirais tout simplement pas. Ce n’est pas pour moi une activité essentielle, et je passerai toujours plus volontiers une après-midi de loisir à me promener dans la campagne qu’à m’enfermer pour écrire.

Si l’écriture pour elle-même ne m’importe pas tellement, la fiction m’est en revanche très chère. Je crois que, si je ne savais pas écrire, je serais conteur et ne m’en trouverais pas moins heureux. L’important pour moi n’est pas l’expérience d’écriture (qui m’apparaît souvent solitaire et égocentrique) mais celle de partage autour d’un récit. C’est pourquoi j’accorde beaucoup d’importance à la dimension collective de la littérature, à la tradition, au folklore, au terroir…

  • Depuis quand écrivez-vous ?

Adolescent, mes professeurs disaient que j’avais « une belle plume », mais ce n’était pas un talent que j’étais spécialement intéressé de développer. Je n’accordais à vrai dire que peu d’intérêt à la fonction d’écrivain ; je lisais beaucoup mais ne m’interrogeais guère sur les personnes qui étaient derrière mes récits préférés. C’est sur le tard que j’ai pris conscience qu’auteur (et artiste en général) est une occupation à part, que l’écrivain est souvent passionnant indépendamment de ses écrits et qu’il constitue en somme une personnalité.

Mes études de lettres et l’attention qu’elles accordaient à la biographie, à l’ethos des auteurs ont parachevé ce processus : j’ai découvert la dimension proprement romanesque de cette occupation. Et forcément, j’ai moi-même développé des velléités d’écrivain ! Ma première tentative date de l’été de ma vingtaine. Je venais d’achever une session d’examens décevante, et c’était comme une démarche de replis, quelque chose que j’entreprenais pour m’illusionner, me laisser penser que j’étais bon à autre chose…

  • Pouvez-vous nous parler de vos publications ?

Dans un premier temps, j’ai beaucoup publié en fanzines, qu’ils soient numériques ou imprimés. C’étaient surtout des publications confidentielles, dédiées au fantastique ou à l’horreur. On a ainsi pu me lire dans des périodiques tels que Horrifique, Nocturne, Reflets d’Ombres, Créatures, Absinthe, Corbeau, Enchantement, Cerrydwen, Diableries, Le Grimoire du Faune

À présent, cette course effrénée à la parution ne me motive plus guère ; je préfère publier peu mais bien. J’ai dès lors signé deux livres, un recueil de contes en vers qui conclut un projet de longue haleine (Contes du sabbat et autres diaboliques amuseries, éd. Stellamaris, 2015) et un livre-jeu (Le Démon dans l’escalier, éd. Walrus, 2017). J’écris également des chroniques régulières (en général sur l’histoire de l’art) pour le webzine Faunerie.

  • Comment se déroule votre processus d’écriture ? Avez-vous un plan défini ou laissez-vous guider par votre plume au fil de l’histoire ?

Pour mes poèmes narratifs, je ne procède à aucun préparatif : je me pose devant une feuille blanche et je suis mon inspiration du moment. Pour les livres-jeux par contre (puisque c’est ce qui me chaut le plus, actuellement) et dans une moindre mesure pour les nouvelles, j’écris au préalable un plan de l’intrigue, histoire de savoir où je vais. En revanche, je ne prépare aucune fiche de personnage, et il arrive fréquemment que leur caractère se forme au fur et à mesure de la rédaction.

  • Quels sont vos projets d’écriture à venir ?

J’aimerais bien développer une série sur base du livre-jeu que j’ai publié au début de cette année chez Walrus. Deux suites sont sur le feu mais j’avoue être bloqué dans une phase assez peu productive. Si je n’écris guère en ce moment, c’est aussi parce que je dessine et grave (une autre de mes marottes) beaucoup. Du coup, je me verrais bien allier prochainement ces deux activités, en illustrant soit un de mes textes soit celui d’un tiers. En tout cas, la dimension visuelle des histoires m’intéresse beaucoup en ce moment et, si je ne me sens certes pas d’attaque à réaliser une bande dessinée, je suis convaincu qu’il y a des pistes à creuser de ce côté-là.

  • Êtes-vous un petit ou gros lecteur ? Quelle place tient la lecture dans votre vie ?

J’étais un lecteur bien plus avide par le passé, à l’adolescence notamment. Mes études ont profondément changé mes habitudes, et je suis aujourd’hui incapable de lire aussi vite qu’autrefois. J’ai attrapé les manies de la relecture, de la lecture à voix haute, de la prise de notes… et surtout j’ai développé des goûts bien plus exigeants ! Cela fait à présent quelques temps que je me fixe l’objectif des cinquante-deux livres par an. Un par semaine, cela reste très raisonnable, mais je fais mon possible pour que ces lectures comptent.

Je lis à peu près à parts égales des romans, des recueils (tant de nouvelles que de poésie) et des essais. Très peu de contemporains (mais souvent des livres qui résonnent à mes yeux avec notre époque : qui abordent les questions du rapport à la nature, à l’identité culturelle, de la place de la jeunesse dans la société…), beaucoup de littérature belge, des curiosités dénichées en brocante… Cela fait deux ans que je rends compte régulièrement de mes lectures dans des vidéos postées sur YouTube. C’est peu dire qu’elles n’attirent pas les foules, mais faire ainsi le point tout haut sur ce que j’ai lu m’est très bénéfique.

  • Avez-vous un livre préféré ?

Malpertuis, de Jean Ray. Il cumule les qualités : c’est une très bonne histoire, qui  ne se laisse pas oublier et rend curieux, avec un excellent style, une ambiance très prégnante et visuelle (on y revient : pour moi, il est essentiel qu’un livre suscite de riches images mentales), des personnages des plus marquants (le vieux Lampernisse, tellement attachant avec ses allures de Don Quichotte ; Euryale dont je suis tombé amoureux dès sa première apparition ; les époux Griboin qu’on croirait tout droit sortis d’un théâtre de marionnettes ! et bien sûr la maison elle-même, Malpertuis, qui est le personnage principal de ce roman)… À mes yeux, c’est un chef-d’œuvre.

  • Quels sont vos auteurs préférés ?

Parmi les poète.sse.s : Victor Hugo, Aloysius Bertrand, Victor Segalen… Parmi les romancier.ère.s : Marie Gevers, Joris-Karl Huysmans, Michel Houellebecq, Caroline De Mulder… Parmi les nouvellistes : Théophile Gautier, Claude Seignolle, Thomas Owen… Il est difficile de circonscrire un panthéon personnel car tant d’auteurs et d’autrices mériteraient d’y figurer.

  • Quel livre ou auteur vous a donné le goût de la lecture ?

Comme pour énormément de représentants de ma génération, la série des Harry Potter a joué un rôle important dans mon parcours de lecteur. Elle m’a ouvert les portes d’un genre, elle m’a fait découvrir le plaisir de la relecture, elle m’a fait rêver tant et plus.

Aujourd’hui, j’en suis assez revenu (les films et le merchandising n’ont pas peu contribué à me dépassionner), surtout si je compare mon rapport à ces livres avec celui qu’entretiennent encore nombre de personnes de mon âge. Mais je garde assurément un attachement particulier vis-à-vis de ces romans.

  • Quel livre auriez-vous aimé écrire ?

Un livre de Charles De Coster, qui n’est pratiquement pas lu hors des frontières belges et qui porte le titre dithyrambique de La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs. Il souvent jugé fort indigeste mais, moi, il m’a passionné. C’est une sorte de roman picaresque, qui met en scène un personnage haut en couleur issu du folklore germanique. Ulenspiegel, c’est à la fois un rebelle et un patriote, un plaisantin irrédimé et un héros solennel tout à sa quête, c’est un personnage absolument symbolique et pourtant si terre-à-terre…

En s’attaquant à ce sujet, De Coster a écrit une œuvre qui le dépasse complètement. C’est surtout cela que j’admire : c’est un texte absolument central dans les Lettres belges, qui a eu une postérité extraordinaire… bref c’est un monument mais un monument modeste, qui s’est longtemps ignoré lui-même, n’a vraiment rencontré son public et le succès que sur le tard. En somme, c’est un texte inespéré. Je pense que ni son auteur ni ses contemporains n’ont même entrevu l’importance qu’il allait revêtir. Y a-t-il rien de plus heureux en littérature qu’un texte écrit sans calcul, en toute sincérité, et qui pourtant a su faire l’unanimité ? À titre personnel, je ne vois pas de plus grande aspiration.

  • Un petit mot pour la fin ?

Pourquoi pas un poème inédit ? J’ai rédigé ce bref « conte du sabbat » au début de cette semaine, durant une soirée calme au bar. J’espère qu’il vous amusera…

Le Sabbat d’octobre

C’est au cœur d’une forêt noire
Qu’aux soirs d’octobre, en tapinois,
Les sorciers s’assemblent pour boire
Dans des crânes du vin de noix.

L’aîné de cette confrérie
Porte au nez un anneau de fer ;
Lorsque tous sont servis, il crie,
Levant sa chope : « À Lucifer ! »

Chacun boit, se ressert, entonne
Un psaume horrible et danse en rond,
Puis va, quand Nez-Percé l’ordonne,
Sauter par-dessus le chaudron.

Interview réalisée en novembre 2017.

Retrouvez Julien Noël sur son site internet, Facebook, Twitter et sa chaîne YouTube.

Son recueil de contes en vers Contes du sabbat et autres diaboliques amuseries est disponible sur Amazon.

Le livre-jeu Le Démon dans l’escalier est quant à lui disponible sur de nombreuses plateformes dont 7Switch.

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Une réflexion sur “[Des plumes et moi] Entretien avec Julien Noël

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