[Des plumes et moi] Entretien avec Laurent Robert

Après avoir lu dévoré et adoré son recueil d’haïkus (chronique ici pour rappel), je voulais absolument qu’il ait la parole dans cette rubrique. Quelle ne fut pas ma joie lorsque Laurent Robert a accepté ma demande d’interview. Je vous laisse découvrir davantage cet auteur qui, je l’avoue, est un véritable coup de coeur !


  • Laurent Robert - Photo (2)Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

    Je suis né en 1969, à Chimay, en Belgique. J’ai fait des études de lettres jusqu’au doctorat. J’enseigne la littérature et la didactique du français langue étrangère dans l’enseignement supérieur belge. J’ai, dans le passé, été critique littéraire, mais actuellement j’écris essentiellement de la poésie et des articles d’érudition en histoire de la littérature – surtout sur des écrivains et écrivaines méconnus.

 

  • Que représente l’écriture pour vous ?

Je vais le dire de façon trop pompeuse, mais l’écriture, pour moi, représente l’intensité même de l’existence, à un double titre. Il y a, tout d’abord, le plaisir d’écrire, l’intensité des moments passés à écrire. D’autre part, écrire un livre, le publier, est tout sauf anodin. Cela donne un sens fort à l’existence, alors que nous passons – gaspillons – énormément de temps à faire des choses qui, elles, sont absurdes ou vides d’intérêt. Quel que soit le genre pratiqué, quand le livre est écrit, il est là, on ne peut ignorer qu’il existe, ce n’est pas rien.

  • Depuis quand écrivez-vous ?

Depuis l’adolescence, voire l’enfance, mais avec des phases plus denses ou plus actives que d’autres.

  • Pouvez-vous nous parler de vos publications ?

Georges FourestJ’ai consacré un essai à Georges Fourest (Georges Fourest ou le carnaval de la littérature, Editions Universitaires de Dijon, 2012), poète à la fois du 19e et du 20e siècle, auteur de La Négresse blonde et du Géranium ovipare (republiés ensemble dans « Les Cahiers Rouges », chez Grasset). La poésie de Fourest est drôle, décalée, parodique et érudite. On ne saurait trop la recommander à ceux qui auraient une idée préconçue ou trop scolaire de la poésie !

 

Metro StalingradPar ailleurs, j’écris de la poésie à partir de contraintes formelles et thématiques. J’écris surtout des haïku et des tanka. Il m’arrive aussi d’écrire des poèmes qui ne sont pas des formes fixes mais avec néanmoins un rythme déterminé à l’avance. Dans Métro Stalingrad (Edilivre, 2015), recueil de haïku, j’évoquais dans la première partie des lieux du 19e arrondissement de Paris, autour de la station de métro Stalingrad. Ce sont des quartiers plutôt populaires, peu ou pas touristiques, avec une toponymie assez lourdement connotée, d’un point de vue symbolique et politique. La seconde partie évoque des lieux du Borinage, région de vieilles industries déclinantes, à l’Ouest de Mons en Belgique, non loin de la frontière française – et où je réside depuis de nombreuses années. L’idée du livre était de faire de la poésie avec une matière jugée a priori non poétique, et d’écrire des haïku aux antipodes de l’image convenue du haïku, qui serait une poésie nécessairement zen et bucolique. Mes haïku dans ce livre n’expriment rien de zen – je crois – et sont plutôt urbains.

  • Pouvez-vous expliquer ce qu’est un haïku pour les lecteurs du blog ?

Le haïku est une poésie brève d’origine japonaise, apparue au 17e siècle, même si le terme haïku n’a été créé qu’au 19e. À l’origine, la forme poétique brève jugée noble en littérature japonaise est le tanka, poème constitué de 31 unités sonores (ce qu’on appelle des mores, en japonais pas exactement des syllabes), réparties selon un schéma précis : 5/7/5/7/7. Au 17e siècle, le poète Bashô se met à écrire des poèmes en ne conservant que la première partie du tanka, donc le module 5/7/5. C’est cette forme qui devient le haïku que pratiquent encore de nombreux Japonais aujourd’hui. Dans le haïku « classique » s’ajoutent deux contraintes : la présence d’une allusion à la saison et celle d’une « césure », d’une rupture de ton ou de propos dans un vers par rapport aux deux autres. Au 20e siècle et à notre époque, beaucoup d’auteurs écrivent des haïku sans allusion à la saison et sans césure. Se pose ensuite pour tous les non Japonais la question de la transposition dans d’autres langues. En français, on considère qu’un haïku est constitué de 3 vers de 5, 7 et 5 syllabes. En anglais, pour une question de longueurs de mots, l’écriture peut être plus ramassée encore. Les haijins (auteurs de haïku) anglophones estiment dès lors, en général, qu’un haïku est un poème composé de trois vers très brefs – peu importe la longueur précise –, comme dans cet exemple de Jack Kerouac, où les vers comptent respectivement 3, 1 et 4 syllabes :

New neighbors

– light

In the old house

En français, certains haijins pensent que la contrainte rythmique est un carcan artificiel et que le haïku se compose seulement de trois vers brefs mais de longueur aléatoire. Ils sont en revanche plus fidèles à l’expression d’une sensation de la nature, voire au maintien de la césure. Pour ma part, je me soumets systématiquement au rythme 5/7/5, mais je ne m’interdis rien quant aux sujets : tous peuvent être abordés, sur tous les tons même. Une césure peut être décelée dans certains textes, mais d’autres seraient plutôt d’un seul tenant.

 

  • Pourquoi avoir choisi ce type de poésie assez exigeant pour votre recueil Guerres ?

guerresAu départ, il n’y avait pas de motivation précise. Je souhaitais parler de la guerre, des guerres, carnages globaux et conflits intimes, voire intérieurs. Et j’avais décidé de le faire en haïku. Je voulais aussi rendre hommage à des poètes qui avaient écrit durant la Première Guerre mondiale, souvent qui y avaient pris part et qui en étaient morts comme Wilfred Owen, Georg Trakl ou Guillaume Apollinaire. En écrivant, je me suis cependant rendu compte que le haïku était adéquat pour mon projet. Il permettait l’allusion, la citation. En effet, moi qui n’ai rien vécu de ce qu’ont vécu ces poètes, je ne pouvais pas être épique ou lyrique à leur suite. Venant après coup, je ne pouvais, selon moi, m’exprimer que de manière fragmentaire et allusive. En outre, le fragment qu’est le haïku convient bien, je crois, pour rendre compte du chaos de la guerre – laquelle est incompréhensible : personne parmi ceux qui la font n’en ont une vision globale ; personne au bout d’un moment ne sait plus pourquoi il est là. Toute vision est morcellée, partielle, subjective et suggestive. Pour dire un monde déchiré, déchiqueté, dix-sept syllabes peuvent être plus efficace qu’un long discours.

  • Avez-vous des projets d’écriture à venir ? Si oui, lesquels ?

J’ai deux projets d’écriture en cours: un ensemble de haïku sur et à partir de la vie et de l’œuvre du peintre Jean-Michel Basquiat et un ensemble de poèmes plus personnels ou autofictionnels.

  • Venons-en à la lecture. Êtes-vous un petit ou gros lecteur ? Quelle place tient la lecture dans votre vie ?

Je serais un plus gros lecteur si je lisais plus vite, mais je lis quand même environ 60 ou 70 livres par an. J’ai toujours deux ou trois livres en cours de lecture, souvent un roman et un recueil de poèmes. En ce moment, je lis Le Roi du Sud, roman de Baptiste Rossi (Grasset, 2017) et Insomnie, une anthologie de poèmes de la poète russe Marina Tsvétaïéva (Poésie/Gallimard).

  • Avez-vous un livre préféré ?

Les Fleurs du mal.

  • Quels sont vos auteurs préférés ?

En poésie, outre Baudelaire, Georges Fourest, Jacques Roubaud, Jack Kerouac (pour ses haïku)… Pour le roman, Émile Zola, Philip Roth, Jean-Paul Dubois

  • Quel livre ou auteur vous a donné le goût de la lecture ?

C’est impossible de répondre à cette question, car j’ai aimé lire dès que j’ai appris à le faire. Ce serait alors le premier livre de lecture à l’école primaire, mais j’en ai bien sûr oublié le titre.

  • Quel livre auriez-vous aimé écrire ?

De nouveau, c’est impossible de donner un titre. J’aurais aimé écrire tous les livres que j’aime, ou n’importe lequel d’entre eux. C’est vrai dans tous les genres d’ailleurs. Je trouve très divertissants les polars de l’auteur belge Paul Colize. Je serais très heureux de pouvoir ficeler une intrigue comme lui sait le faire.

Il y a un court roman de Philip Roth intitulé Un Homme. C’est l’histoire de tout un chacun (Everyman pour le titre anglais), la vie d’un homme de son enfance à sa mort à travers les maladies et les opérations qu’il a subies, à travers également ses réussites et, surtout, ses échecs. C’est banal en soi, mais c’est d’une tristesse et d’une pureté infinies. Si je n’avais écrit que cela de Philip Roth, ce serait formidable.

Et Alfred Jarry, l’auteur d’Ubu Roi, a écrit ce quatrain que je jalouse terriblement :

La boue à peine a baisé la chaussure

De votre pied infinitésimal,

Et c’est d’avoir mordu dans tout le mal

qui vous a fait une bouche si pure.

  • Un petit mot pour la fin ?

Ce serait simplement : merci ! Je suis heureux d’être lu et interviewé par des blogueuses et blogueurs qui s’intéressent à tous les genres littéraires. Certains milieux de la poésie ont trop tendance à créer leur propre ghetto. Or, la poésie est lisible par tous, pour peu qu’on aiguise la curiosité du lecteur.

Interview réalisée en juin 2017.

Retrouvez Guerres chez Le chasseur abstrait Editions ; Metro Stalingrad chez Edilivre et Georges Fourest ou le carnaval littéraire aux Editions Universitaires de Dijon.

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2 réflexions sur “[Des plumes et moi] Entretien avec Laurent Robert

  1. Pingback: Bilan lecture #9 | Des plumes et des livres

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